lundi 27 avril 2009

Chronique d’un valorisateur : l'hégémonie du bic

De part les âges et jusqu’à aujourd’hui, toutes les professions ont eu leur objet fétiche, symbole de leur savoir, reluisant de leur fierté. La clé à molette du plombier, le stéthoscope du médecin, le ciseau à bois de l’ébéniste, le maillet du juge prononçant la sentence. Le valorisateur ne fait pas exception à la règle. On ne le sait que trop peu et pourtant, un utilitaire de première nécessité fait la loi dans notre giron professionnel, ci-dénommé : le bic!

J’assistais à mon 96ème évènement coloco-sémino-formatif, assidu et concentré du début à la fin, comme le veut la tradition. Je hochais la tête à intervalle régulier, je fronçais parfois les sourcils en signe de doute et je levais de temps à autre les yeux au plafond comme pour mieux réfléchir…à la composition du buffet déjeuner. J’ai même utilisé un «c’est pas faux!» dont j’étais particulièrement fier et qui a rendu très jaloux mon voisin de table. Les orateurs enfin épuisés, les thermos vidés et le jus d’orange tiédi, il était temps de clôturer la session. Je rassemble alors mes affaires, enfile ma veste et craque les doigts en vue des poignées de mains à venir. C’est là qu’un des organisateurs me hèle sévèrement. Il a le bras tendu vers moi, son poing serré sur l’outil. D’articuler alors : «Voyons, monsieur! Votre bic!». Je découvrais, ébahi, l’hégémonie du bic…

Force me fut donc d’admettre que j’aurais profondément vexé mon hôte si j’avais laissé sur la table le précieux stylo à bille estampillé de la marque des organisateurs. J’imaginais soudain les comités d’organisation des nombreux évènements auxquels j’ai assisté. Je voyais cette personne à l’œil vif, au visage grave, attendre le point essentiel à l’ordre du jour : «Quid des bics?». Car dans ce monde de contrats et d’articles, de groupes de travail et de formations, de projets européens et de doctorants, le bic est le primordial, le liant, l’obligation fondamentale. Un séminaire sans bic, c’est comme une pizza sans fromage, un Laurel sans Hardy, un pile sans face, une soirée de mariage sans la compagnie créole. Bref, une totale hérésie. Qu’importe la forme ou la couleur, il faut se démarquer, être fier et pompeux et placer entre deux gorgées d’arabica : «T’as vu les bics qu’on a fait faire? Pas mal, hien?»

Bizarrement, l’hégémonie du bic s’instaure d’autant mieux chez les acronymistes chevronnés. On voit ainsi se succéder sur le métal luisant ou le plastique fragile des AST, des ASE, des RW ou des LIEU, CURIE, FEDER, FSE, ASTP, FNRS et même AVRE, SVR et autre EU ou FP7. Ma collection personnelle rassemblée, je me trouve en possession d’une version originale et méconnue du Scrabble ou chaque bic peut potentiellement rapporter un maximum de point. Mais au-delà de cet aspect ludique qui semble n’amuser que moi, les participants se prennent au jeu. Dès la première pause café, on les voit tester la résistance de l’objet. Ils l’observent sous toutes ses coutures, l’essayent des deux mains (même s’ils ne sont pas ambidextres). Un petit croquis dans la marge pour tester la couleur, la finesse, le «glissé» sur le papier. Ensuite, quelques «clics!» d’usage pour tester la mécanique. Enfin, le test ultime, celui de la barrette. Oui, cette barrette sans nom qui permettra d’accrocher le bic à son bloc-notes ou à la poche de sa veste et qui finira, on le sait tous, par voler en éclat tôt ou tard sous le son d’un «ho non!» désappointé.

Le bic nourrit également des mystères insondables qui savent néanmoins se faire discrets. Le bic ne meurt jamais vraiment. Il disparaît. Il devient léthargique du délaissement, coince sa bille, se sèche l’encre. La vacuité de son être le condamne trop souvent à l’abandon. L’objet se glisse partout, se perd et parfois se retrouve. Il se prête, souvent sans retour. Il se donne parfois, s’offre souvent. Il finit toujours par disparaître dans de mystérieuses circonstances. A quand la dernière fois où vous avez jeté un bic? Ah! Ne cherchez pas! L’acte est bien rare et pour cause… le bic a son parcours de vie, mystique et indescriptible. De main en main, il jongle des écritures dont il se trouve possédé, se déplace d’un tiroir à un autre, d’une poche à un bureau, et inévitablement, il finit dans l’éther indicible et emporte même son souvenir avec lui.

Ce matin, j’étais en réunion au FNRS. Je repensais à cette hégémonie du bic distraitement quand soudain, j’entendis mon voisin appeler l’organisatrice. Elle accourut vers lui, tout sourire, prête à lui rendre tous les services. Il brandit le bloc-notes estampillé des quatre lettres en demandant : «vous n’avez pas de bic?». La blonde arbora soudain une incommodante déconfiture et dans une gêne perceptible, se vit répondre : «Heu…non, non on n’en a pas prévu.» L’homme marqua un silence avant de lancer un «Ha..bon, ce n’est rien…» qui appuya sa déception plus encore que sa déconvenue. Il saisit alors un bic dans son veston, gribouilla sur le coin supérieur droit pour en vérifier le fonctionnement et se mit à lire les lettres «NCP», retrouvant alors une mine réjouie. Il m’a alors confié un regard attendrissant, indiquant le bic et lâchant : «Tant pis!».

Ma réflexion se termina dans le train, au voyage du retour et confirma ma dévotion au sacro-saint stylo bille. C’était au moment où ce jeune garçon sorti son Go Pass, me fixa et me demanda : «Dites, monsieur, vous n’auriez pas…un bic?»


dimanche 12 avril 2009

Pauvre Arnaud...

Je prends un petit moment pour oublier les crises existentielles et m'en reviens à la légèreté d'un petit article bien comme il le faut. Ce sera très court (mais très bon!).

Ainsi, je souhaite dénoncer par la présente le comportement outrageux de certaines filles, en soirée, qui dragouillent de pauvres petits Arnaud(s?) pour ensuite les laisser choir (!) lamentablement...

Ce matin, au lever, je reçois donc ce sms, retranscrit tel qu'il m'est arrivé:

"Salut la plus jolie de la soiréee j espère que je ne vais pas te réveiller moi j suis au boulot et g pas assez dormi 1h c était pas assez-je voulais juste te dire que j aimerais faite ta connaissance autre part qu en soirée au moins maintenant tu as mon num si ça t intéresse tu m'écris quand tu veux en espérant avoir une réponse prochainement j t souhaite une bonne journée à bientôt j espère arnaud"

Déjà, mes neurones s'affolent à imaginer la situation. En tout cas, j'ai bien compris une chose: Arnaud espère. Et il espère fort. Très fort. Arnaud travaille le dimanche de Pâques. Est-il déguisé en lapin ou en poule sur un parking de Cora? Est-il vêtu de son uniforme de flic pour surveiller le tournoi de pétanque de Hornu? Est-il boucher au Spar de Wiers, ouvert les dimanches, même fériés, de 10h à 12h30?

Mesdemoiselles, même si je suis ravi d'être la plus jolie de la soirée, faites-moi plaisir: quand vous donnez un faut numéro à quelqu'un, évitez que ce soit le mien...

Maintenant, une question mi-ange mi-démon me turlupine le ciboulot: que faire de ce message? Car si toutes les dérives sont possibles, je me demande encore laquelle choisir... des propositions...? (Gnark! Gnark! Gnark!)

lundi 6 avril 2009

Cri du cœur !

On traîne, on souffle, on soupire. On lève la tête au ciel et on demande : « pourquoi ? Mais pourquoi ? ». On baisse les yeux, on marche plus vite pour sentir le vent, pour sentir la vie. On traverse au rouge, on marche au bord des trottoirs. Parfois, on s’arrête, quelques instants. Des pensées s’entremêlent, s’effondrent et disparaissent. On souffle. On soupire.

Moi je veux plus. Plus loin, plus haut. Je veux plus, plus fort, plus grand. Je veux vibrer de long en large, me sentir exploser comme un oreiller, me voir éparpillé en millier de plumes, blanches et légères. Je veux m’évanouir en poussière d’étoiles, parcourir l’univers, me brûler des soleils et m’endormir sur la lune. Moi je veux plus. Bondir très haut, toujours plus haut. Quitter la terre et toucher les nuages, chatouiller les anges par les orteils et me moquer des albatros. Je veux courir, vite, très vite. Je veux dépasser les voitures sous les regards atterrés des conducteurs. Encore plus vite, traverser les frontières et voir le monde se ralentir, s’arrêter bientôt. Je veux sentir mon corps se fondre dans la lumière et avec elle, m’évaporer dans l’éther. Moi je veux plus, plus fort. Mes phalanges sur le piano, le bois qui éclate. Je veux jouer toutes les mélodies et que les mélodies se jouent de moi. Je veux m’enrober de croches et de dièses, être une cantate ou une nocturne, une sonate ou un prélude.

Et pendant ce temps, sur le bitume, on entend les pas des inconnus qui grattent le présent pour un morceau de futur, une bribe de passé. On subit l’aujourd’hui pour moins penser au demain. On veut le bonheur mais on en a peur. On se cherche, on se trouve parfois. Mais sans résultat. On traîne les pieds d’un crépuscule à l’autre, on se vide, on se conforte. Confort de ceci, confort de cela. On s’enrobe d’aventures indésirables, on piétine, on râle, on klaxonne. Comme on peut, on y met de la musique et des sons et l’on oublie. On s’oublie. Pour préserver, pour rester bon et humble. Pour aller au paradis, peut-être. On oublie. On s’oublie.

Mais je veux plus. Je veux parcourir le monde en marchant sur les mains. Et si l’on me demande pourquoi, juste répondre : « comme ça… ! ». Je veux voir le bleu des mers, l’ocre des déserts. Je veux courir dans les rues de New-York, la pluie massacrante, le Times sur la tête. Je veux gravir l’Himalaya, souffler de bonheur en touchant le sommet et m’écrier : « et c’est tout ? ». Je veux me réveiller dans un champ de coquelicot, respirer le matin, rêver du champ prochain. Plus haut, plus loin. Pleurer mille océans, n’en regretter aucun. Dériver, chavirer, me relever. Je veux des tsunamis et des tremblements de terre. Plus fort, encore. Que mon cœur s’emballe et chamade, que mon corps tressaille et se perde, que mon esprit s’embrume et mes yeux pétillent.

J’ai décroché les pieds de l’asphalte, débranché mon réveil et catapulté mon portable. Et j’ai crié du cœur, cette envie de plus haut, de plus fort. Et de surprise, et d’imprévu. Et de partage, et d’inconnu. Et de rencontres, et d’impromptu. J’ai laissé tomber les règles et les lois, laissé derrière ce qui me fissure. Et j’ai crié du cœur comme on crie d’un naufrage, aux vagues et aux cieux. Car il faut parfois savoir s’élancer, confiant du vide, comme un nuage de plumes, comme un parfum de mai, comme un vague à l’âme. Il faut parfois pouvoir se dire nos larmes. Il faut parfois fermer les yeux, fermer très fort, et regarder ensuite le ciel pour y apercevoir sa bulle d’espoir.

Serait-il grand temps de rallumer les étoiles ?

jeudi 26 mars 2009

L’histoire des bulles de rêve

Un moment magique, comme le temps qui s‘arrête pendant quelques instants. L’élégance insondable de l’innocence. Le bleu translucide d’un regard plein de rêves. Quelle chance inespérée que celle de croiser la route d’un rêveur. Pas un rêveur d’opérette à l’allure déchirée ! Un véritable danseur de lune qui porte en lui l’étincelle éphémère de cette foi en l’absolu…

Un rayon de soleil dans une journée grise. Je marche, soucieux de tout, et soudain sur un carré d’herbe déjà verte, un petit garçon, 5 ou 6 ans à peine. Il sert dans les mains un cylindre de plastique coloré duquel il tire l’élixir magique, créateur de bulles de savon. Inconsciemment, je ralentis ma route. Je remarque sa maman assise sur un banc, quelques mètres plus loin, le sourire aux lèvres. Je ralentis encore pour mieux l’observer…

Le petit homme souffle avec délicatesse et regarde quelques bulles s’envoler. Mais bien vite, il ferme les yeux, comme pour se concentrer. Il plisse le front, sert les poings. Quelques secondes. Puis, il regarde le ciel, émerveillé, heureux. Je souris de plus belle en le fixant malgré moi. Soudain, il croise mon regard. Il m’interpelle et je ne résiste pas à m’arrêter.

-T’as vu monsieur ? Elles sont belles mes bulles !
-Ah ça oui, drôlement belles.


Comme pour mieux prouver son affirmation, il lance quelques bulles dans l’air et ferme de nouveau les yeux. Quand il les rouvre, il tourne la tête vers moi, comme contrarié.


-Mais t’as pas fermé les yeux !

-Ah ben non, sinon je ne vois pas les bulles.

Et là, de m’expliquer :

-Ah non ! Tu peux les regarder vite mais après tu dois fermer les yeux. Sinon, la bulle elle éclate !

-Ah ? Et si on ferme les yeux ?
-Alors la bulle, elle peut s’envoler tout en haut dans le ciel et puis elle n’éclate jamais. Et si tu regardes bien tout là haut, tu verras les bulles des gens.

Mon petit cœur s’est serré d’attendrissement. Il m’expliquait sa technique avec force et sagesse. Je ne savais pas quoi dire devant si belle réflexion. Le bonhomme s’est approché de moi, prêt pour une démonstration. «Regarde monsieur!», prononce-t-il en soufflant avec douceur au travers du cercle coloré
. «Tu vois, si on les regarde, pouf, elles meurent!». Je plie les genoux pour être à sa hauteur et remarque le petit rire de sa maman, amusée. « Maintenant, tu vas fermer les yeux avec moi, d’accord ? ». Je me prends au jeu et à peine a-t-il donné naissance aux sphères luisantes, je ferme les yeux, plein d’étoiles dans la tête, jusqu’à l’entendre me dire : «Regarde!». Les yeux au ciel, il me pointe les nuages en s’exclamant : «Elles sont là-bas! Elles sont là-bas!». J’ai jeté mon regard vers là-haut et ne me suis jamais senti aussi proche des bulles de rêve.

Alors que je me relevais, il me dit : «Tu sais monsieur, un jour, j’expliquerai aux bulles qu’elles ne doivent pas avoir peur et qu’elles peuvent rester avec nous et on pourra les regarder voler pour tout le temps». J’ai ébouriffé ses cheveux de ma main. Mes yeux étaient brillants de ces quelques secondes insensées. J’ai lancé, en m’éloignant, un timide «merci bonhomme !». Et lui de me répondre en haussant les épaules, comme d’une évidence singulière : «Ben de rien, monsieur!».

J’ai rencontré un rêveur. Un vrai. Et maintenant je sais comment faire vivre les bulles de savon «pour tout le temps».


La vie est belle, qu’on se le dise...

mardi 24 mars 2009

Monsieur! … oui?

Une belle fin d’après-midi, dans une administration dont on ne citera pas le nom. Un jeune homme (moi), éreinté d’une journée folle, assis face à un fonctionnaire. Sur le bureau du fonctionnaire, un formulaire (le XB-347 bis, pardi !). Le but de la rencontre : remplir ce formulaire !

Deux cases. La première : « Monsieur ….. (nom et prénom) ; Date de naissance :…. ; Lieu de naissance : …… ; salaire mensuel net : ….. ». Jusque là, tout va bien. Le bonhomme s’affaire à retranscrire les informations avec un zèle tout particulier. Il est bientôt 17h, faudrait pas charrier, non plus ! Et vient la seconde case : « Madame ….. (nom et prénom) ; Date de naissance :…. ; Lieu de naissance : …… ; salaire mensuel net : ….. ». Quoi d’affolant, me direz-vous ? Simplement que quand un monsieur vit avec un autre monsieur, il est bien obligé de réclamer quelques modification subtiles aux formulaires standardisés.

Lui de prononcer : « Ensuite… Madame… ? »
Moi de répondre : « Heu…non…Monsieur ! »
Lui, de lever la tête en me regardant et d’entonner gaiement ( !) : « Oui ? »



Moi, de reprendre avec insistance : « Je disais : Monsieur ! »
Lui, de s’exprimer avec un sourire niais : « Moi c’est Stéphane. »



Moi, de lui pointer du doigt la case incriminée en développant davantage : « Pas Madame, Monsieur ».

Quelques secondes de réflexion (cfr la musique des chiffres et des lettres…tu tululutu tu tululu), compréhension, illumination, réception sur un pied et demi : « Ah oui ! Oui, mais oui. Mais heu oui ! Pas de problème. Heu oui… donc bon ben…Monsieur… ? »

J’ai confié à Stéphane un sourire attendri devant autant d’innocence et de naïveté. Cet interlude adorable aura bien clôturé ma journée.

dimanche 22 mars 2009

L’ironie des cendres

La vie a parfois un humour étrangement dérangeant. Avant de vous raconter cette histoire, je désire prévenir les âmes sensibles que ce récit fait preuve d’un certain humour noir, voire, d’un humour noir certain…

Dimanche dernier, notre amie Sophie jouait enfin devant un public, un vrai, avec des gens, cette fameuse pièce de théâtre intitulée « Tout bascule » et sans laquelle l’homme blague ne serait pas sorti de l’anonymat. Le pitch ? Un directeur de publicité apprend que sa maîtresse est décédée et que son meilleur client le quitte, le jour même de son mariage pas très sincère avec sa femme enceinte. Quand on sait que la maîtresse en question n’est que faussement morte et qu’elle envoi son frère, une urne funéraire à la main, pour se jouer de l’époux malhonnête, l’histoire prend un tournant définitivement drôle.

Seulement voilà, cette histoire d’urne prend une dimension drolesque relativement importante. Les cendres s’éparpillent et finissent aspirées dans un Braun Turbo 3000 puis dispersées sur le lit du marié à la demande expresse de la fausse-défunte. Imaginant les calambours adorables entre les cendres, la sandre du buffet et les marches à descendre, vous imaginerez sans peine le leitmotiv du premier acte de la pièce.

Mais voilà, dans la salle, il y a Maurice (Oui, je l’appellerai Maurice !). Dès le début de la pièce, après quelques rebondissements à peine, il court en pleures vers le bar où, attablé, il affiche sa mine déconfite et ses larmes d’alligator. Un jeune homme vient lui tenir compagnie, la main sur l’épaule, la mine transie. Derrière le bar, il y a Régis (qui s’appelle vraiment Régis), mi-surpris, mi-inquiet, mi-décontenancé (Régis est un homme très complet). On lui a pourtant dit que la pièce était drôle, ce qu’il avait cru jusqu’ici. Le jeune homme quitte Maurice quelques instants, devant le regard interrogateur de Régis, et s’approche, manifestement ennuyé. Régis de demander :
- Tout va bien monsieur ?
- Heu…c’est parce que sa femme est décédée il y a 2 semaines…et…elle a été…incinérée…
- Ho…

Face à la rocambolesque situation, Régis a du mal à retenir un petit pouffement nerveux dans la lignée du « c’est quand même pas de bol ». Il hausse les épaules et crispe les lèvres : « Ah c’est balot ! ». Le jeune homme, contrit, porte un regard désolé à son ami.

Soudain, comme si l’incongru ne suffisait pas, on entend la voix d’un homme dire à sa petite fille : « Vite, vite, va dans la salle, Chantal va entrer en scène ! ». Phrase anodine qui, contre toute attente, provoque un nouveau torrent de larmes encore plus spongieux (y voir de gros « snif ! » tremblotant). Régis arrête d’essuyer ses verres et lance, de nouveau, un regard interrogateur à son interlocuteur qui, un peu gêné, se voit obligé de chuchoter, un peu crispé : « Ben oui, elle…elle s’appelait Chantal… ».

L’histoire ne dit pas si Régis à plongé la tête dans le frigo, entre les sandwiches au jambon et la tarte au sucre, pour y soupirer toute l’ironie des cendres de ce pauvre bougre.
Comme quoi, il n’est pas rare que parfois, tout bascule…




jeudi 5 mars 2009

Chronique d’un valorisateur : la technique fricadelle.

Lorsque dans une conversation, le sujet de la profession est abordé, je me mets à trembloter. De la sueur perle sur mes tempes et mes doigts se crispent. Lorsque la question fatidique tombe, je serre les lèvres et me mets à penser à toute vitesse. « C’est quoi ton métier ? ». Force est d’admettre que je suis contraint par l’unique réponse : Valorisateur.

Quand on est valorisateur, on comprend vite qu’il serait plus simple d’être plombier, avocat, comptable ou encore laveur de vitre ou même consultant (oui, même consultant !). Car lorsque le mot est prononcé, on a droit à un sourire dubitatif et à une moue serrée. Le tout entre le « j’aimerais bien savoir ce que c’est » et le « merde, j’ai pas posé une bonne question, il va m’expliquer, me raconter des trucs chiants et je vais devoir faire semblant d’avoir compris ». Même Word me crache ses ondelettes rouges quand j’utilise le terme !

Valorisateur, ce n’est pas un héro de Comic Books. « Super Valorisateur, vole au secours des brevets perdus et des scientifiques en déprime ! ». Non. Valorisateur, ce n’est pas non plus une insulte : « Va te faire *biiiip* sale valorisateur, va ! ». Valorisateur c’est un métier, un vrai, avec des horaires, et des trucs à faire et un salaire à la fin du mois.

Le valorisateur, il est l’interface (outch !) entre les chercheurs et les industriels, au sein d’une université. Il essaye de faire comprendre aux scientifiques qu’il vaut mieux dire « sel » que « magnésium sulfaté » et aux industriels que « chercher, c’est parfois aussi trouver ». Le valorisateur va voir des gens très importants à la Région Wallonne dont personne n’a jamais entendu parler. Mais le valorisateur, il va aussi à des colloques internationaux…

Un colloque international, c’est facile. Vous prenez un lieu pas trop pourri dans une grande ville (genre, le foyer culturel de Péruwelz, on oublie) et vous annoncez un an à l’avance l’immensité de l’évènement. Vous créez une page web où aucun programme n’est disponible, aucune adresse et aucun horaire et vous demandez 500eur par personne pour l’inscription. Facile !

Le jour J (éventuellement reporté 4 fois), vous placez plein de gens super bien habillés au milieu de tables rondes et hautes. Il faut dès lors boire du café ou du thé, prendre un petit Spéculoos et saluer les gens que vous croisez comme si vous les connaissiez de longue date en lâchant des « bonjour, ça va ? », « ca fait longtemps, hein ! », « quel plaisir de vous revoir ». Ensuite, on se rassemble dans des salles avec des vidéoprojecteurs et des PC portables. On appelle ça des ateliers (même si on n’y sculpte pas de bois). On écoute alors des gens parler de choses totalement inintéressantes qui utilisent des expressions comme « polysémie caractérielle », « ingénierie collaborative » ou « mutualisation des ressources ». Ils font des sourires et parfois, même, ils plissent les yeux et serrent le front comme pour mieux marquer la gravité de la situation. Dans la salle, les auditeurs se tiennent le menton en hochant la tête, aiguisant le célèbre et efficace : « ce n’est pas faux ! ».

Le meilleur moment, c’est le repas. Il faut l’appeler « walking dinner » et préparer des sandwiches avec du foie gras, du saumon fumé et du brie, sans oublier la feuille de salade. Il faut mettre à table des bouteilles de vins et des serviettes microscopiques. Les gens super bien habillés se rassemblent alors pour manger les sandwiches avec difficulté et articuler entre deux bouchées que « l’emprise sociale sur la démocratisation du management collaboratif est une abomination psycho-éthique ». Personnellement, moi, ça m’impressionne. Une fois le buffet vidé, les organisateurs se rendent compte que l’on est 1h15 en retard sur l’horaire et reprennent les réjouissances avec les tables rondes. La table ronde, c’est une activité ou des personnes qui savent beaucoup de choses sur presque rien se rassemblent (généralement autour de tables rectangulaires… ?!) pour faire semblant de discuter pendant qu’ils digèrent (gère !).

Le colloque se termine alors par une session de clôture, où tout le monde se frotte le ventre de satisfaction. Le travail accompli est d’ampleur, le partage fructueux. Il a été décidé que nous réfléchirons aux problématiques évoquées et que nous trouverons des solutions. Voilà un programme conclusif très pertinent.

Les gens bien habillés se saluent alors (« oui, grosse baise, hein ! »), éreintés de leur journée. Et chacun sait très bien que cette journée n’aura été qu’une symphonie vide et plate. Chacun sait que le plus important fut quand même le lunch. Chacun sait qu’il n’a rien compris de ces présentations et rien retenu des tables rondes. Chacun sait que ce colloque n’était en fait qu’un jeu de plus pour « réseauter » et balancer sa dernière cravate Tiny Toons au public, manger du saumon, boire du Sauternes et demeurer loin des coups de téléphone du bureau.

Dany Boon sera encore une fois mon maître spirituel. Car ce qu’il y a dans le colloque international du valorisateur, c’est un peu comme ce qu’il y a dans la fricadelle : tout le monde le sait, personne ne le dit…